Je continue la série de questions du By Gala Project de Laetitia, la question suivante est :

Quelle est l'expérience qui t'a marqué, en tant qu'enfant ou en tant qu'adulte ? 

Ca fait un moment que je voulais en parler ici et cette question ne me laisse pas le choix, c'est une expérience qui m'a marqué psychologiquement mait aussi physiquement. Il faut que je parle de mon genou. 

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En septembre 2007, c'était, je crois, la première semaine d'école de l'année. Je venais donc de rentrer en 4ème. L'école me stressait, surtout le collège et la rentrée ne m'enchantait jamais, j'étais angoissée la veille, je ne dormais pas, je devais puiser la force que j'avais au fond de moi pour faire comme si de rien n'était en arrivant devant mes camarades. Cette angoisse est arrivée surtout au collège, avec la préadolescence, tout qui change et la bêtise et la méchanceté omniprésente à cette période, dans les cours d'école. En plus du simple fait de devoir aller en cours, certains cours me paniquaient encore plus, comme le sport. A ce moment là, comme beaucoup d'enfants de mon âge, je détestais mon corps, les filles se comparent dans le vestiaire, et parfois se jugent. La performance qu'on va donner pendant le cours va jouer sur notre réputation, les moqueries sont inévitables et moi, j'étais nulle... 

Un ou deux jours avant le cours de sport, j'ai donc commencé à stresser, le soir surtout, seule dans mon lit. Et j'ai prié en disant : J'aimerais me blesser au genou, et je ne serai plus obligée à faire du sport. 
C'est la seule et unique prière qui ait été exaucée aussi bien et aussi rapidement, et je le regrette. 

Je m'en souviens, nous avions 2h de cours de français, on avait le droit à une pause entre les deux, j'étais sous le préau, je parlais dans un petit groupe de filles je crois. Et derrière moi, deux garçons se chamaillaient, jouaient à se bagarrer. Ils sont tombés, sauf qu'il y avait un obstacle, ma jambe. Je passe les détail, mais j'ai vu mon genou (ma rotule, précisémment), à un endroit de mon corps qui n'était pas son endroit habituel. J'ai hurlé comme jamais je ne l'avais fait, d'abord à cause du choc visuel, mais je ne m'attendais pas à ce que toute ma vie change à partir de ce moment. 
J'ai patienté à l'infirmerie pendant deux heures. Il fallait attendre ma mère. Ma rotule s'était remise en place quand un des deux garçon m'avait gentiment relevé, mais la douleur avait débuté à partir de là. Aux urgences, on m'a seulement fait une radio, on m'a dit que j'avais une entorse et on m'a mit un strapping : entre la bande extensible et le platre. 
Mon genou continuait de gonfler parce que j'avais un épanchement, et j'étais bloquée, serrée dans une bande que je ne pouvais pas enlever. J'ai connu à ce moment là, la douleur la plus horrible de toute ma vie, et je criais comme si on me torturait. 
Bien sûr, je me suis fait disputer par l'infirmière (je ne sais même pas si elle était infirmière d'ailleurs) parce que "on n'allait quand même pas m'hospitaliser pour un genou non ?" ... J'aimerais qu'elle me lise, j'aimerais qu'elle sache à quel point ils ont fait n'importe quoi et que 10 ans plus tard, tout est bousillé. 

Bref, je ne vais pas tout raconter en détail mais j'ai été 1 mois et demi allitée. Oui allongée, sans bouger. On me portait jusqu'à la douche, ou bien je me lavais avec des bassines, je faisais mes besoins dans un plat bassin... Et pendant ce temps, au collège, on se moquait de moi et bien entendu on disait que je faisais "DU CHIQUET", du cinéma... 

Pour ma confiance en moi, c'était horrible. Je souffrais véritablement, je ne savais toujours pas ce que j'avais mais c'est sûr, ce n'était pas une entorse. J'étais incapable de bouger à cause de la douleur et on m'accusait de faire semblant. C'était insupportable et en plus de la douleur physique, mon état émotionnel était au plus bas. Je ne m'étais jamais sentie aussi malheureuse. 
Après un mois et demi allongée, j'ai eu un mois et demie pour apprendre à marcher avec des béquilles, pour apprendre à gérer la douleur, pour trouver le courage de l'affronter et commencer la rééducation. Je suis retournée au collège après 3 mois d'absence, je voyais bien qu'on me demandait comment j'allais le premier jour par politesse. Et puis après quelques jours, mes "copines" m'imitaient quand je boitais, avaient des fou-rires pendant que j'avais les larmes aux yeux mais que j'essayais de ne rien montrer pour que les moqueries ne soient pas empirées. 

Je me suis reconstruite, petit à petit, j'ai essayé de reprendre confiance en moi et en mon corps, en mon genou. On me touchait l'épaule, je disais "attention à mon genou". Bien sûr, ça exaspérait les gens : "On n'y a pas touché à ton genou !" ... Bien sûr. 

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 Cinq ans plus tard, après cinq ans de dispenses de sport, je me rends compte que j'ai besoin de me défouler. Pour la première fois de ma vie, j'ai envie d'en faire, j'ai envie de courir, j'ai envie de libérer les émotions qui me pèsent à cause de problèmes familiaux. En cours de sport avec le lycée, c'est une période où on fait de la course et où je suis sensée chronométrer mes camarades, en tant que dispensée à l'année. Mais là, j'ai envie d'essayer, j'ai envie de courir. Je le fais prudemment, mais je me sens mieux. 

Quelques jours plus tard, je suis avec des amis dehors, je joue avec un ballon de football avec un garçon, on s'amuse, on rit, et puis pour me faire perdre l'équilibre, il me met un petit coup derrière le genou. Je tombe immédiatement, je hurle, je sens que quelque chose a bougé et que je dois aller aux urgences. 
A ce moment là j'ai pleuré, énormément... Mais la douleur ne m'atteignait pratiquement pas par rapport à la première fois, je me suis seulement dit : ça recommence. 

A cette blessure, j'étais beaucoup plus forte physiquement, j'étais un peu mieux entourée et j'avais plus de courage pour affronter les contraintes. J'ai vu un chirurgien, il m'a expliqué qu'au collège, mon ligament fémoro-patellaire (je le précise parce que je ne me suis pas fait les croisés, comme beaucoup le pensent, comme c'est le plus commun) s'était pratiquement brisé et qu'il était, depuis, tellement distendue qu'un minuscule coup me l'a rompu. Il fallait m'opérer pour me créer un faux ligament, qui tiendrait tout ça en place. 
Cette année là, j'ai été beaucoup plus courageuse, j'ai tout affronté avec le sourire, je continuais même à faire la fête certains soirs. Ce n'était pas sérieux, j'avais encore plus mal le lendemain, mais j'étais forte et j'étais fière de moi. 

L'opération a été difficile, je ne m'attendais pas à souffrir autant qu'à mon réveil. A vrai dire, je me souviens m'être réveillée en pleurant, je pleurais avant même d'avoir repris conscience tellement c'était douloureux. J'ai eu des anti-douleurs et j'ai dormi et vite retrouvé le sourire. Mais j'étais dans le service de soins intensifs. 
Quand je suis retournée dans ma chambre le lendemain, j'ai passé une nouvelle nuit à la clinique. J'ai appelé une infirmière parce que j'avais besoin de faire pipi, pour qu'elle m'amène un bassin. Elle m'a ordonné de me lever, il le fallait. Il était environ 23h ou minuit, et il fallait que je me lève, alors que personne ne m'avait encore dit de le faire depuis mon opération. Elle m'a accompagné jusqu'à la salle de bain, je souffrais mais j'étais surtout très faible. Et elle est partie. J'ai réussi à retourner jusqu'à mon lit et au moment ou je me suis assise, je ne voyais plus rien, je n'entendais plus rien. Il m'a fallu quelques secondes pour que ça revienne. J'aurais pu faire un malaise, tomber, m'évanouir entre les toilettes et le lit, et peut-être détruire toute mon opération... 
Je sais que ces personnes sont peu nombreuses dans les cliniques et hôpitaux, mais je veux quand même le dire, certains font n'importe quoi et sont tellement désagréables, comme si notre douleur n'était pas légitime, comme si on n'était pas assez malade, comme si les collégiens débiles avaient raisons de se moquer... 

Après ça, il y a eu quelques jours difficiles et douloureux, où je pouvais à peine marcher, et le courage est revenu. J'ai fait ma rééducation avec une motivation que je n'avais jamais ressentie, je me dépassais, je faisais du sport, et ça me faisait beaucoup de bien. 
J'ai pu remarcher, doucement, avec une cicatrice de quelques centimètres et deux vis en plus et avec plus de difficulté qu'après ma première blessure, mais ça s'est remit. 

Jusqu'à la dernière... En 2016, quatre ans après. Je ne saurais pas dire comment j'ai fait, je suis tombée deux fois pendant une soirée arrosée, et c'est deux jours après que j'ai eu une douleur horrible et que mon genou a commencé à gonfler, je ne pouvais plus marcher sans béquilles. Mon ligament m'avait de nouveau laché. J'ai vu un chirurgien à Rouen, une plus grande ville. J'aurais du le faire depuis le début. J'ai appris, après 9 ans, que j'avais un fémur déformé. Il fallait qu'on m'opère et qu'on me fasse 3 opérations d'un coup. On devait me creuser un os, me créer un nouveau ligament et remettre tout bien en place et dans l'axe. 
J'ai du attendre 6 mois avant de me faire opérer, parce que l'opération est tellement rare qu'il n'y a qu'une machine en France pour pouvoir la faire. 

Je me souviens d'une soirée, ou je suis allée faire un pique-nique avec une amie (qui n'est plus une amie aujourd'hui). J'étais donc en béquilles et j'attendais mon opération. Je pouvais marcher un peu sans, puisque ma tolérance à la douleur était maintenant très forte. Et cette fille m'a raconté avec tellement de peine, qu'une de ses amis était terriblement malchanceuse parce qu'elle devait se faire opérer des ligaments croisés, et qu'elle allait être un mois en rééducation (environ)... Elle me disait ça à moi, qui était en béquille à côté d'elle. Alors bien sûr, les croisés, je n'en doute pas, c'est douloureux. C'est le genou, je pense que la douleur est similaire, et qu'est-ce que ça fait mal ! Ma kiné me l'avait dit, le genou et l'épaule, c'est le plus douloureux. Mais j'avais l'impression qu'on ne me prenait toujours pas au sérieux. On plaignait une amie pour une opération qui, je le sais, peut permettre de remarcher en 1 mois ! Ca faisait pratiquement 5 mois que je ne pouvais pas marcher, et la suite allait être encore plus longue. 

Honnêtement, c'est exactement pour ce genre de choses débiles que j'ai entendu que je suis si traumatisée par tout ce que les autres peuvent ignorer d'une blessure importante. Et c'est pour ça aussi que j'ai besoin d'en parler. Etre en béquilles, c'est déjà très difficile, et personne ne s'en rend compte. Peut-être parce qu'en général, des béquilles, ça dure le temps d'une fameuse entorse, cette entorse qu'on m'avait diagnostiqué.. Et qu'ensuite tout repart. 
Mais pour moi ce n'est pas le cas, et je sais très bien que des gens vivent en béquilles, tout le temps. Et je leur souhaite le plus de courage possible pour garder le sourire. 

Bref, l'opération est arrivée, j'y suis allée sereinement, avec une petite appréhension mais en sachant plus ou moins ce qui m'attendait, je savais que j'allais souffrir. Le chirurgien m'avait dit que je sortirai le jour même, ou le lendemain. Je suis restée deux semaines à la clinique. Deux amies sont venues me voir en deux semaines. J'ai eu la chance d'avoir un amoureux qui venait tous les jours, en plus de son travail qui l'épuisait. Quand je suis rentrée, je ne pouvais pratiquement rien faire, je marchais comme un escargot, et il a tout géré, je ne le remercierai jamais assez. Plus personne ne m'a rendu visite, j'ai perdu un bon nombre d'amis, mais j'avais trouvé un amour plus fort que tout. Ma rééducation a duré 9 mois. Je suis restée plus d'un an en béquilles. 

Ca fait 10 ans que tout a commencé, j'ai passé environ 2 ans et demi de ma vie en tout avec des béquilles ou allongée avec la jambe immobilisée. J'ai connu la sensation de me déplacer en fauteuil roulant et les visages totalement différents quand je levais le regard. J'ai connu les gens qui regardaient ailleurs, ceux qui regardaient ma jambe, parce que l'envie de savoir ce que j'ai est apparemment trop intense. Maintenant j'ai une cicatrice d'une vingtaine de centimètres et trois vis dans la jambe. L'été, quand je mets un short ou une jupe, les gens baissent le regard jusqu'à celle-ci. Je comprends, ce n'est pas commun, et en fait ça ne me dérange pas. Oui je suis marquée, mais pas autant que je l'ai été psychologiquement. 

Mon chirurgien me l'a dit, si mon opération ne tient pas, j'aurais une protèse, un faux genou, c'est la prochaine étape. Il y a certains jours ou je ne peux presque plus marcher. Je suis reconnue comme handicapée auprès de la MDPH, et je ne peux plus faire de sport ou danser comme je le voudrais. Cette blessure a changé de nombreuses choses dans ma vie, à plusieurs périodes de ma vie et elle influencera encore les années à venir, mais c'est devenue une de mes plus grandes forces.